Construire par une négociation internationale un nouveau cadre monétaire, financier et énergétique

L’intervention de Pierre Calame lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Pierre Calame

Je ne suis pas américain, et je voudrais donc replacer notre discussion dans un contexte international. Le prochain sommet du G20 se concentrera sur la régulation financière et la supervision des valeurs, mais il risque de ne s’intéresser qu’aux symptômes, et non aux causes de la situation actuelle. Si les dirigeants de la planète n’examinent pas de près les changements structurels qui s’imposent, le sommet n’aura qu’un intérêt limité.

Comme l’a dit James Galbraith, stabiliser le système bancaire n’est qu’un premier pas, nécessaire mais pas suffisant. Il a été jusqu’à présent question de la reprise de l’économie américaine ; je voudrais m’intéresser à l’économie mondiale. Pour cela, revenons aux origines de la crise et voyons ce qui est véritablement en jeu. Cela devrait nous permettre de dégager les grandes lignes de ce que pourrait être le système monétaire, financier et énergétique de demain.

« Stabiliser le système monétaire n’est qu’un premier pas."

Quant aux causes structurelles de la crise actuelle, je voudrais faire huit observations. Chacune d’elles est bien connue. Néanmoins, de nouvelles perspectives pourraient s’ouvrir si nous les réunissons et si nous réfléchissons sur leurs conséquences.

La première concerne le déclin du poids des Etats-Unis, lent mais continu, au sein de l’économie mondiale. A l’époque de la première conférence de Bretton Woods, les Etats-Unis représentaient la moitié du PNB mondial ; ils n’en représentent plus qu’un quart aujourd’hui. Cela signifie qu’un système multilatéral n’est pas une option à prendre ou à laisser, c’est simplement la réalité.

Deuxième observation : depuis les années 1970, nos économies ont eu tendance à se « financiariser ». Que signifie cette notion ? Je propose de la définir par ses deux principales caractéristiques : la création d’un marché financier unifié, avec un flux continu de transactions qui ne tiennent compte ni des frontières nationales ni de la distance physique, et un déplacement progressif du pouvoir au sein de l’économie de marché, des entreprises non financières vers la finance. Nous devons remonter aux causes de ce changement et étudier de près ses conséquences, afin de proposer une réaction adéquate.

Ce qui m’amène à ma troisième remarque : la financiarisation a pris son envol en 1971, lorsque Richard Nixon a décidé de suspendre la convertibilité du dollar en or. Cette décision a eu trois effets principaux. D’abord, les risques liés au change sont devenus un souci majeur pour les entreprises internationales non financières, qui ont créé des stratégies visant à minimiser ces risques et à en exploiter les possibilités. Ensuite, les échanges monétaires se sont très vite développés et représentent aujourd’hui 97% des flux financiers, ce qui n’a rien à voir avec la véritable création de richesse. Enfin, le rôle joué par le dollar dans la financiarisation du monde a permis à l’économie américaine d’échapper à la discipline macroéconomique.

La remarque suivante concerne le choc pétrolier de 1973. Il a prouvé que le pétrole joue un rôle central dans les échanges monétaires et financiers. D’abord, la TEP, la tonne d’équivalent pétrole, est devenue une monnaie à part entière, un moyen d’échange et un critère de valeur. Ensuite, le choc pétrolier a créé un large excédent de pétrodollars et a donné un nouvel élan à la financiarisation.

Ma cinquième observation porte sur la démographie : le vieillissement des sociétés développées a entraîné une accumulation de l’épargne, et la fonction de la monnaie, de l’argent, comme stockage de valeur a pris une nouvelle signification. Les 15 trillions de dollars gérés par les fonds de pension sont la troisième force motrice de la financiarisation.

La sixième concerne les systèmes techniques qui ont conduit à la fusion progressive de la monnaie et de la finance. En 1973 a été créée la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications ; combinée à la parcellisation des risques à long terme, elle a contribué à cette fusion. La finance a ainsi transformé les relations interpersonnelles et les formes concrètes de partage du risque en milliers de transactions anonymes.

« Dans les années 1970, les actionnaires ont commencé à prendre leur revanche sur les entreprises »

C’est aussi dans les années 1970 que les actionnaires ont commencé à prendre leur revanche sur les entreprises, en exigeant toujours plus de valeur actionnariale. Cela a rendu les résultats financiers à court terme de plus en plus importants pour définir les stratégies d’entreprise. Si les entreprises familiales se portent bien, c’est parce qu’elles continuent à se concentrer sur l’intérêt à long terme et qu’elles essayent d’entretenir une certaine solidarité entre la direction et le reste du personnel.

Ma huitième observation, enfin, a déjà été formulée par Joseph Stiglitz : le système financier est devenu une fin en soi. Il a élaboré des techniques et des modes de compensation qui ne profitent qu’à lui seul. Aux Etats-Unis, entre les années 1970 et aujourd’hui, les profits du secteur financier sont passés de 15 à 30% du total des bénéfices.

Ces observations permettent de définir le nouveau cadre qui doit être inventé et mis en place. On le voit, ce cadre doit inclure la monnaie, la finance et l’énergie. Il doit par ailleurs donner la priorité à la réflexion de long terme et se focaliser sur les acteurs de l’économie réelle plutôt que sur les institutions financières.

A quoi mènent ces remarques ? Je voudrais faire plusieurs suggestions. Premièrement, nous avons besoin d’un accord mondial, un nouveau Bretton-Woods qui aborde ces trois sujets connexes : les systèmes monétaires, la régulation financière et la régulation énergétique. Ces trois points ne peuvent être traités séparément.

Deuxièmement, nous devons pour cela adopter une approche multilatérale, associant les grandes régions du monde. Les membres de ce nouveau système international pourraient être l’Amérique, l’Europe, le Sud-Est asiatique (la Chine et les pays voisins) et probablement l’Asie du Sud (l’Inde et ses voisins).

Troisièmement, nous avons besoin de taux de change stables entre ces quatre régions, révisés régulièrement et contrôlés par une organisation internationale, sans doute le FMI. Et nous avons aussi besoin d’une union monétaire au sein de chaque région.

Quatrièmement, nous avons besoin de nouveaux mécanismes de régulation. Je ne m’attarderai pas sur point, puisque tous les autres participants en ont parlé.

Cinquièmement, nous devons stabiliser le coût de l’énergie et des produits de base, par la création de stocks mondiaux qui devraient devenir un moyen de paiement entre multinationales.

Sixièmement, nous devons créer des quotas d’énergie négociable comme monnaie à part entière. Il est absurde d’utiliser la même monnaie pour payer le travail humain et les énergies non renouvelables. Désormais, la monnaie jouera au moins deux rôles : elle aidera à s’orienter vers le développement durable et à lutter contre le changement climatique, et elle stimulera la demande en main d’œuvre sans faire monter la demande en énergie non renouvelable.

« Interdire les stock-options ou accorder le droit de vote aux actionnaires seulement lorsqu’ils possèdent des titres depuis un certain temps."

Septièmement, nous devons revoir les systèmes économiques et financiers de façon à encourager la réflexion à long terme et le comportement responsable. Il ne s’agit pas, ou du moins pas seulement d’éthique personnelle et de responsabilité individuelle ; il s’agit aussi de supprimer les récompenses financières fondées sur le nombre de transactions, mais également d’interdire les stock-options ou encore certaines pratiques comme celle qui consiste à accorder le droit de vote aux actionnaires seulement lorsqu’ils possèdent des titres depuis un certain temps. Quand on y pense, le passeport américain n’est pas accordé aux touristes qui viennent d’arriver ; pourtant, c’est exactement ce que nous faisons dans la vie économique. Dès que vous achetez des actions, vous pouvez participez à la prise de décision. Cela revient à encourager la spéculation et à récompenser les raiders.

Huitièmement, nous devons inventer un nouvel usage de la monnaie : la monnaie comme réserve stockée en vue d’une utilisation ultérieure. Le principe est assez simple : cette nouvelle monnaie permettrait de mesurer les conditions de prospérité du monde. En détenir serait le seul moyen, pour une génération parvenue à maturité de prétendre à une part de la prospérité future. L’or de demain, c’est le capital naturel, humain, matériel et immatériel de la planète. Le moyen de l’obtenir, de s’en rapprocher, reste à inventer ; mais si nous y mettions la moitié de l’énergie consacrée à la finance et à la comptabilité prétendument novatrices, nous trouverions certainement des solutions. Lorsqu’on s’engage vraiment, on trouve toujours une issue.

Un dernier point : nous avons besoin d’une grande diversité de monnaies. Le commerce mondial peut s’accommoder de communautés de taille et de nature différentes, qui organisent leurs propres échanges internes, comme c’est le cas des monnaies complémentaires. Notre monde est et doit être à la fois un monde d’universalité et de diversité accrues.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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